Découverte de l’Art Nouveau

Lieu
Paris
Date
Body

Participants :  
Jacques CASAZZA, Axelle CULDAUT, Pascale et Alain GIRAULT, Laurence GODON, Zelikha AGOUNE, Yvette et Pierre DEMIGNY LERESCHE, Michel LERASLE, Françoise et Claude MOUSNY, Michel NAUD, Marie-Claire et Guy PLAGNARD, Colette Torres, Françoise SEGUIN, Michele VANWINSBERGHE


De Guimard à Le Corbusier
Nous étions 17 à participer à cette visite organisée le 23 janvier 2024 et commentée par Axelle Culdaut. Deux mouvements architecturaux ont été privilégiés : l'art nouveau et l'architecture moderne.
Ainsi, on a pu voir de l’extérieur les créations de Hector Guimard, et celles d’Henri Sauvage et de Pierre Patout. L'architecture moderne a été illustrée par la visite intérieure de la Fondation Le Corbusier, puis par la rue Mallet-Stevens et enfin par l'une des réalisations d'Auguste Perret.

L'Architecture Art Nouveau
Cette architecture s'est fait connaître lors de l'exposition universelle de 1900. Il s’agit d’un Art Total qui mêle art + artisanat : les arts majeurs (architecture, sculpture, peinture) et les arts décoratifs (céramique, mobilier, joaillerie). Elle est caractérisée par des formes organiques, courbes, arabesques, polychromie couleur pastel, faisant référence à la nature : flore, faune, monde marin, japonisme. Son architecture a laissé de nombreuses traces, mais elle reste chère et ne survivra pas à la 1re guerre mondiale.

Hector GUIMARD (1867-1942) est le français le plus connu mondialement pour son architecture art nouveau, notamment pour ses bouches de Métro. Sa rencontre à Bruxelles avec Horta sera déterminante et signera pour la France le début du concept d'Art Nouveau qui prône l'unité complète de l'œuvre.

La visite commence chronologiquement par le 14-16 rue Jean de la Fontaine et le Castel Béranger (1894-1898), dont H. Guimard reçoit la commande en 1894 alors qu'il n'a que 27 ans pour des logements « à loyers modérés ». Cet ensemble de 36 logements, tous différents et personnalisés, forme un immeuble structuré en U autour d'un passage, mais est considéré comme un lieu conçu pour une variété d'individus. Il est primé en 1998 au 1er concours de façades de la Ville de Paris. Il y crée un univers inédit où l'onirisme du décor joue un rôle particulier : rejet de planéité et de la symétrie.  Le Castel Béranger est considéré comme une sculpture, mais il est cependant décrié par certains pour son aspect non conformiste qui le surnomment « le Castel dérangé ». Guimard installera ses bureaux au RdC et l'immeuble hébergera des locataires connus, dont le peintre célèbre Paul Signac. 
On y retrouve les traits caractéristiques de l'art nouveau tels que les bow-windows, les balcons, les loggias et les motifs animaliers, et l'ensemble est tout en courbe. 
Les matériaux utilisés sont de nature différente selon les niveaux : pierre de taille en bas pour la structure, en étage brique rose, ou pierre meulière pour les façades dans l'impasse ; ce qui donne à la façade sa polychromie.
H. Guimard conçoit lui-même le mobilier et la décoration : sols, menuiserie, serrurerie, vitrerie et vitrail, peinture, tapisserie et les papiers peints « Guimard », dont certains sont aujourd'hui à nouveau fabriqués.
Sont très connus : la porte d'entrée très asymétrique dite « serlienne revisitée », son hall avec ses propres empreintes, ses moulures, ses ferronneries et ses balcons en fer forgé, mais aussi sa rue intérieure. Le hall d'entrée est certainement moins connu pour avoir abrité la 1ère cabine téléphonique (Photo 1).

La visite se poursuit par un groupe de 7 immeubles situé aux angles de la rue de la Fontaine et de la rue Gros et ainsi que de la rue Agar (1909-1911). H. Guimard y voit une volonté de rompre avec l'immeuble parisien traditionnel parallélépipédique. Il s'agit là de son premier essai urbain.
Les façades donnant sur les 3 rues et les toitures sont de formes différentes. Ainsi certaines façades sont en pierre de taille, alors que d’autres sont en brique claire avec un encadrement pierre. 
Par rapport au Castel Béranger, l’architecte privilégie un style plus géométrique et plus rigoureux.

Au 60 rue de la Fontaine, on peut voir un hôtel particulier qui date de 1910-1911 : l'Hôtel Mezzara
H. Guimard l’a construit pour Paul Mezzera - industriel textile créateur des dentelles d'origine vénitienne. 
Sa porte d'entrée est excentrée à droite pour contrebalancer la loge du gardien sur la gauche. « Le grand hall » servait de lieu d'exposition des collections de Mezzera, et est éclairé par une verrière centrale en forme de poire. Mezzara n'a vécu que 2 ans dans cet hôtel, qui a connu de nombreux autres propriétaires, dont l'éducation nationale. Puis restauré en 2005, il fut épisodiquement ouvert au public, et désormais il est classé monument historique ; le cercle Guimard se mobilise pour le transformer en musée et centre de recherche sur l'Art Nouveau.

Puis la visite se poursuit au 122 avenue Mozart par l'Hôtel Guimard (photo 2), qui a été construit de 1909 à 1912 pour lui et son épouse, Adeline Oppenheim, artiste peintre héritière d'un riche banquier américain. Cet hôtel particulier est bâti sur une étroite parcelle triangulaire à l'angle de l'avenue et d'une impasse. Il abrite les bureaux de Guimard au RdC et l'atelier de sa femme au 3e étage, mais aussi leurs appartements privés : pièces de réception au 1er étage et chambres au 2e ; le tout desservi à l'origine par un ascenseur. Le style est plus concis que lors des débuts architecturaux de Guimard. La façade est porteuse, ce qui laisse le plan des niveaux libre (avant le Corbusier). La porte d'entrée est bien Art Nouveau en fer forgé et verre, mais elle est complétée par une échauguette sur sa gauche à l'allure médiévale. 
La façade est remplie par des teintes claires de pierre et de brique rose, elle a des courbes douces derrière lesquelles le mobilier d'origine ovoïde a dû s'adapter.
Le couple y habitera de 1913 à 1930, puis ira aux USA à partir de 1938. À la mort de Guimard, sa veuve proposera en 1948 suite à sa demande, de faire don de cet hôtel à l’État, charge à lui d'en faire un musée. L’État refusera ce legs et l'hôtel sera loti en appartements. Une partie du mobilier sera réparti en 4 musées. Le reste sera vendu aux enchères et donc dispersé, principalement dans des collections américaines...

En transition avec l'architecture moderne, nous avons vu deux architectes qui en sont des précurseurs.
Henri SAUVAGE (1873-1932) a commencé sa carrière par l'Art Nouveau en faisant de Nancy un laboratoire d'expérience, puis il a appliqué les principes de l'architecture de l'Art Décoratif, plus géométrique. Et parallèlement il réalise un immeuble que l'on peut voir au 65 rue Jean de la Fontaine : le Studio Building (1926-1926). On peut noter que cet immeuble comprend une cinquantaine de petits appartements en duplex, souvent aménagés avec des ateliers sur la double hauteur. L'angle de 2 rues est marqué par des bow-windows. L'immeuble est construit avec une ossature (murs et planchers) en béton armé. Les murs de remplissage bénéficient d'une double paroi avec un vide isolant et sont recouverts en façade par du grès cérame avec des motifs géométriques et une colorimétrie qui fait ressortir les bow-windows. Le grès cérame, utilisé ici notamment pour des raisons économiques, comme la mosaïque au RdC sont particulièrement résistants aux intempéries et aux chocs.

Pierre PATOUT (1879-1965) est également un architecte qui va de l'Art Déco, dont il est un des ambassadeurs, à l'architecture moderne. 
L'un de ces immeubles de logements se voit toujours de l'extérieur au 5 rue du Docteur Blanche. Construit en 1928, il se veut moderne mais relève aussi du goût de l'architecte pour l'Art Déco, et représente la modernité classique en architecture. Cet immeuble est construit pour une clientèle bourgeoise éprise de fantaisie. Il s'agit d'un immeuble étroit en R+4 avec de grandes verrières façon atelier d'artiste, jeu de retraits sur les niveaux hauts de la façade. On peut noter que l'art déco est révélé ici par ses bandeaux verticaux en mosaïques noires et ses ferronneries géométriques pour la porte d'entrée et les balcons supérieurs.

L'Architecture Moderne
En général, le mouvement moderne se développe entre les 2 guerres. La raison et le fonctionnalisme prévalent maintenant, établissant un lien logique entre la forme architecturale et une fonction (logement ou établissement public…).

L'architecture moderne a été initiée aux USA par l’École de Chicago. Le mouvement devient assez vite international avec ses différentes composantes et influences notamment européennes : en France avec Le Corbusier et le classicisme structurel d'A. Perret, en Allemagne avec le Bauhaus (Walter Gropius), et aux Pays Bas avec le mouvement De Stijl (dont Mallet Stevens en France).  
Le béton ainsi que le verre et l'acier sont des matériaux dits « artificiels » développés en grande quantité (et donc moins chers) dès l'industrialisation du XIXe siècle. 
Au-delà des 3 premières dimensions : longueur, largeur et hauteur, l'architecture moderne introduit une 4e dimension : celle du temps avec la notion de mouvement introduite par De Stijl : l'espace-temps. Le plein (le volume) comme le vide sont à considérer comme une promenade architecturale, un nouveau continuum spatial.

Le CORBUSIER (1887-1965) né Charles-Edouard Jeanneret
Au 8-10 square du Dr Blanche, on poursuit la visite par les Villas La Roche et Jeanneret (1923-1925) qui abrite la fondation Le Corbusier, suite à un legs de son ami et commanditaire Raoul La Roche qui est resté sans héritier direct. Le Corbusier et Pierre Jeanneret, son cousin, en sont les concepteurs. Ces deux villas sont inscrites aux Monuments Historiques et ont obtenues le label Unesco. 
Elles forment la 1re expression du Purisme en architecture.

Raoul La Roche (1889-1965) est un célèbre banquier et collectionneur de peintures contemporaines puriste et cubistes. Sa villa est en forme de L et son appartement est dans l'aile en retour. C'est son intérieur qui abrite aujourd'hui la fondation Le Corbusier (Photo 3).

L'autre maison est conçue pour Albert Jeanneret : frère ainé de Le Corbusier qui est musicien, mais beaucoup moins riche que le banquier, au point que chaque m² compte. Son appartement est un plan « retourné » dans lequel la salle à manger et le salon font partie du même espace. Cette maison sert maintenant de bureaux à la fondation.

Mais revenons à la maison La Roche que nous avons pu visiter.
Le Corbusier applique dès cette double commande les « 5 points pour une architecture nouvelle », dont il publiera en 1927 le manifeste qui deviendra celui du modernisme : les pilotis, le plan libre, la façade libre, les fenêtres en longueur et le toit terrasse.
Par souci notamment d'hygiénisme, il essaye de faire rentrer le soleil et la nature dans ses projets tant au RdC avec les pilotis, qu'en toiture terrasse qu'il végétalise. 
Il invente le système Dom-ino (du latin domus : la maison, et du mot innovation), composé de 3 dalles, six poteaux et un escalier en bout, qu'il applique pour ces constructions, ce qui donne le plan libre de toute contrainte.
La façade libre est ainsi libérée des murs porteurs et devient ici un remplissage en parpaing de mâchefer.
Les fenêtres ne sont plus déterminées par leurs dimensions (souvent petites et verticales) et deviennent en longueur, voire en bandeau ; il est difficile ici de distinguer les 2 différentes maisons au niveau R+1. Ces fenêtres permettent aussi de faire pénétrer la lumière différemment.
Enfin le toit terrasse remplace le toit à plusieurs pentes et combles, et devient un toit-jardin suspendu, qui ici est un lieu de communication entre les 2 maisons. La végétalisation permet d'isoler le niveau inférieur des intempéries.
Entre les 2 ailes de cette maison-galerie, un vaste hall d'entrée est ouvert sur les 3 niveaux, et invite les visiteurs à découvrir à gauche un escalier pour monter vers la galerie d'art.
On perçoit ici la notion de promenade architecturale, qui ne nait officiellement qu'en 1929, avec un plafond bas à l'entrée, une incitation à aller plus loin, et découvrir de nouvelles perspectives et vues à chaque niveau. Ce principe s'inspire de l'architecture arabe, qui s'apprécie surtout en se déplaçant. La rampe intérieure est un autre moyen que l'escalier, de monter de la galerie à la bibliothèque, dont le garde-corps est formé par une étagère de livres, et elle permet de visualiser la continuité de l'espace.
La partie privée de M. La Roche se trouve à droite du hall, avec son escalier discret et reste très sobre par sa salle à manger, voire puriste par sa chambre. Cependant il a une vue sur le hall principal via les paliers d'escalier. Enfin, il peut accéder à son jardin en terrasse. Le logement du gardien se trouve au RdC.
La couleur de l'architecture moderne est souvent assimilée à la pureté du blanc. Mais elle n'exclut pas la polychromie. Cela va des nuances présentes ici utilisant beaucoup de teintes naturelles (imitant +/- les tons pierre), aux couleurs primaires. L'intérieur peut ou doit être blanc, mais que pour que ce blanc soit appréciable, il faut l'affirmation de certains volumes ou au contraire leur effacement. La couleur monochrome du hall en Sienne naturelle pâle forme une continuité avec les façades extérieures.

Robert MALLET-STEVENS (1886-1945)
Il fait partie du mouvement De Stijl (1917-1932, exposition en 1923). Le refus du passé monumental au profit d'une économie fonctionnelle donne lieu à un manifeste où les couleurs primaires rendent visibles les différents plans architecturaux.
Une rue est dédiée à Mallet-Stevens qui a fait partie des précurseurs du mouvement moderne, bien qu'il soit également placé dans l'art déco courant modernisme.
La rue Mallet-Stevens est inscrite à l'Inventaire Supplémentaire aux Monuments Historiques : elle forme un tout harmonieux composé de 5 hôtels particuliers et d'un pavillon domestique.
La villa des sculpteurs et frères Martel en fait partie (1927). Elle allie une superposition de cubes et de cylindre. Sa composition est fonctionnaliste et correspond presque à la distribution des pièces. L'enveloppe extérieure tourne autour d'un cylindre correspondant à un escalier central marqué par un vitrail de type Mondrian, créé par Louis Barillet. L'atelier des sculpteurs occupe l'angle de la composition, il est marqué en façade par ses hautes baies vitrées, et les appartements en duplex des 2 frères se répartissent de part et d'autre de leur atelier commun (Photo 4).

La visite se poursuit en nocturne pour les plus courageux par le 51-55 rue Raynouard (1932), d’Auguste PERRET (1874-1954) et de Gustave PERRET, architectes et constructeurs. L’ensemble est inscrit aux Monuments Historiques. 
Sur la rue Raynouard on peut voir un immeuble d'habitation de 8 étages, et sur la rue Breton reliée par une terrasse au R+1, une habitation indépendante en proue de parcelle. L’agence d'Auguste Perret était au 1er sous-sol de la rue Breton, et son appartement était en duplex avec terrasse au 7e et 8e étages.
« C'est l'ossature en béton armé composée pour rester apparente à l'intérieur comme à l'extérieur qui orne la maison » dixit Auguste Perret, et le remplissage est effectué par des panneaux de béton doublés à l'intérieur par 2 cloisons de plâtre isolées par un vide d'air. Les planchers sont conçus en béton armé : nervures et poutres comprenant un corps creux en mâchefer. Les fenêtres sont à double vitrage et principalement conçues en hauteur. André Abbal est le sculpteur à qui Auguste Perret confie le soin de réaliser un groupe de sculptures en demi-ronde bosse représentant 2 amours en lutte, afin de rendre « plus humaine » l'esthétique très rationaliste de la construction. Ces sculptures nécessitent de se déplacer pour en comprendre toutes les dimensions (Photo 5).

Axelle CULDAUT

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